Retrouver son rythme de vie : et si nous nous donnions le temps de vivre ?

La rentrée marque le retour à un rythme différent. Les agendas se remplissent, les activités reprennent, les projets reviennent au premier plan, avec les démarches laissées en suspens et tout ce que nous avions peut-être choisi de reporter pendant l’été.

Tout repart, et je suis frappée par la rapidité avec laquelle notre rythme de vie peut à nouveau s’accélérer.

Ces derniers temps, je l’observe aussi dans ma propre vie. Je travaille, je réfléchis, j’écris, je crée, j’organise, je réponds à des mails, je règle des questions administratives, je prépare ce qui vient. Certaines de ces activités sont directement liées à mon travail, tandis que d’autres le nourrissent sans produire nécessairement de résultat visible ou immédiat.

Et régulièrement apparaît cette pensée : quand j’aurai terminé cela, je pourrai souffler.

Seulement voilà : cela ne se termine jamais vraiment. Une tâche accomplie en appelle une autre. Une question réglée laisse apparaître la suivante. Une idée surgit alors qu’un projet est encore en cours. Et lorsque l’activité extérieure s’arrête, l’esprit, lui, peut continuer à penser, anticiper, imaginer, chercher une solution ou créer.

Je pourrais facilement en conclure que j’ai simplement trop de choses à faire. Pourtant, la question me semble plus profonde.

Car si j’attends que tout soit terminé pour me détendre, voir mes amis, prendre soin de mon corps, faire du sport, marcher, contempler ou simplement apprécier la vie… Quand est-ce que je vis ?

Cette question m’accompagne en cette rentrée. Peut-être résonnera-t-elle aussi en vous.

1.Quand aurai-je enfin fini ?

Nous connaissons presque tous cette promesse intérieure : quand j’aurai terminé ce dossier, je serai plus tranquille. Quand cette période sera passée, je prendrai davantage soin de moi. Quand j’aurai réglé cette question administrative, je pourrai penser à autre chose. Quand les enfants seront plus grands, quand mon travail sera plus stable, quand j’aurai trouvé la bonne organisation…

Nous avançons ainsi en imaginant qu’un moment arrivera où les choses seront suffisamment en ordre pour que nous puissions véritablement nous poser.

Mais ce moment existe-t-il ?

La vie est mouvement. Les situations évoluent, les relations changent, nos corps se transforment et nos besoins également. Un problème disparaît et un autre apparaît. Un projet s’achève et un nouvel élan naît.

La seule chose qui ne change pas, c’est que tout change.

Nous pouvons le comprendre intellectuellement et pourtant continuer à vivre comme si nous devions atteindre un point où tout serait enfin stabilisé.

Cette attente finit alors par nous éloigner de la vie que nous voudrions pourtant vivre, parce que nous la conditionnons sans cesse à ce qu’il reste encore à accomplir.

Nous vivons, bien sûr. Nous travaillons, mangeons, dormons, nous occupons des autres et remplissons nos journées. Mais sommes-nous toujours pleinement présents à cette vie ? Avons-nous encore suffisamment d’espace intérieur pour sentir que nous sommes là, pour éprouver ce que nous vivons et apprécier ce qui est déjà présent ?

C’est cette qualité de présence à notre propre existence qui me semble parfois nous échapper.

2. Nous avons gagné du temps, mais pourquoi avons-nous toujours l’impression d’en manquer ?

Notre rythme de vie s’est considérablement accéléré.

Le sociologue et philosophe Hartmut Rosa a consacré une grande partie de ses travaux à ce paradoxe de notre modernité : alors que les progrès techniques nous permettent d’accomplir de nombreuses tâches beaucoup plus rapidement, nous avons pourtant de plus en plus le sentiment de manquer de temps.

La technologie devait en partie nous en libérer.

L’électroménager a réduit le temps consacré à de nombreuses tâches domestiques. La voiture et le train nous permettent de parcourir rapidement des distances autrefois considérables. Internet a transformé l’accès à l’information. Un courrier qui demandait autrefois plusieurs jours arrive aujourd’hui en quelques secondes. Et l’intelligence artificielle nous permet désormais d’effectuer en quelques minutes certaines tâches qui pouvaient auparavant demander plusieurs heures.

Nous devrions donc disposer de davantage de temps.

Or est-ce vraiment ce que nous ressentons ?

Hartmut Rosa montre que le temps gagné grâce à la technique n’est généralement pas transformé en temps disponible. Nous faisons davantage. Nous échangeons davantage. Nous produisons davantage. Nous parcourons davantage de distance. Le courrier électronique permet d’écrire plus rapidement qu’une lettre, mais nous recevons et envoyons infiniment plus de messages.

Chaque progrès nous ouvre de nouvelles possibilités et, avec elles, de nouveaux usages, de nouvelles attentes et parfois de nouvelles obligations.

La technologie n’est évidemment pas responsable à elle seule de cette accélération. Elle est un outil formidable. Mais une question demeure : tout ce qui était censé nous faire gagner du temps nous a-t-il réellement permis de vivre davantage ?

Et au-delà du temps gagné, une autre question apparaît aujourd’hui : que faisons-nous de notre disponibilité intérieure ? À mesure que certains outils peuvent chercher, organiser, écrire et parfois même réfléchir avec nous, savons-nous encore préserver des espaces où nous pensons par nous-mêmes, où nous laissons notre propre réflexion se déployer sans chercher immédiatement une réponse à l’extérieur ?

3. Quand l’accélération devient intérieure

Il serait facile de rendre notre époque responsable de notre manque de temps. Pourtant, je crois nécessaire de regarder aussi ce que nous entretenons nous-mêmes.

Je peux éteindre mon téléphone et continuer à penser à ce que je dois faire. Je peux être assise tranquillement et avoir intérieurement plusieurs dossiers ouverts. Je peux ne pas travailler et continuer à chercher mentalement la réponse à une question professionnelle. Je peux disposer d’un après-midi libre et ressentir malgré tout que je devrais l’utiliser pour avancer.

C’est cela qui m’interroge le plus aujourd’hui.

L’accélération n’est plus seulement extérieure. Elle peut s’installer dans notre esprit, dans notre manière de désirer, d’anticiper et de nous projeter.

Ce mouvement intérieur semble parfois sans fin. Dès qu’une question trouve sa réponse, une autre apparaît. Dès qu’un projet prend forme, nous imaginons la suite. Dès qu’un besoin est satisfait, un nouveau désir peut émerger.

Nous pouvons alors vivre dans une forme d’alerte permanente, tournés vers ce qui reste à accomplir plutôt que vers ce qui est déjà là.

Et cette agitation ne nous apporte pas nécessairement davantage de sérénité.

Le problème n’est évidemment pas de lire, de méditer, de faire du sport, de mieux manger, de créer ou d’apprendre. Toutes ces activités peuvent profondément nous nourrir.

La question apparaît plutôt lorsque nous ne savons plus accueillir un espace vide pour ce qu’il est, sans immédiatement chercher à l’occuper.

Un moment sans objectif peut alors sembler inutile. Une heure disponible devient une heure dans laquelle nous pourrions « avancer ». Et même ce qui nous fait du bien peut finir par être absorbé par cette logique : il faudrait encore mieux prendre soin de soi, davantage méditer, davantage apprendre, davantage évoluer.

Il n’y a plus de fin.

Et à force de vouloir remplir chaque espace disponible, nous risquons de perdre ces moments où rien n’est attendu de nous, où nous pouvons retrouver notre propre pensée, écouter ce qui se vit en nous et simplement nous habiter.

Et c’est aussi notre disponibilité à nous-mêmes que cette accélération vient progressivement réduire.

4. De quelle part de notre vie sommes-nous privés ?

Lorsque les obligations professionnelles, matérielles et administratives occupent l’essentiel de notre espace, que reste-t-il de cette vie plus intérieure, plus personnelle, qui ne répond pas nécessairement à une nécessité immédiate ?

Nous réservons naturellement du temps à ce qui paraît indispensable. Les factures doivent être payées, les mails attendent une réponse, certaines démarches ont une échéance, notre activité professionnelle demande de l’attention, une famille nécessite de la présence et une maison doit être entretenue.

Tout cela appartient à la vie.

Mais ce qui nous nourrit profondément peut facilement devenir ce que nous ferons s’il reste du temps : voir une amie, marcher, prendre soin de notre corps, nous reposer, contempler, créer sans objectif ou simplement être présents à ce que nous sommes en train de vivre.

Et lorsque rien ne reste, c’est cette part-là qui disparaît progressivement.

Cela m’amène à formuler la question autrement : de quelle part de notre vie privée — au sens le plus profond, de notre vie intérieure — finissons-nous par être privés ?

La vie est une grâce. Elle n’a pas de prix.

Pourtant, nous pouvons consacrer une immense partie de notre existence à essayer de la sécuriser, de l’organiser, de la réussir ou de la maîtriser, jusqu’à parfois perdre le temps de la vivre.

La vie ne peut pas être seulement ce que nous ferons avec le temps qui reste.

5. Savons-nous encore sentir que c’est assez ?

Faire n’est évidemment pas un problème en soi. Faire est vivant. Créer, construire, entreprendre, apprendre, travailler, prendre soin des autres et réaliser un projet peuvent être profondément nourrissants.

Je connais moi-même le plaisir de créer, de réfléchir et de faire naître une idée.

Le problème commence lorsque nous ne savons plus véritablement nous arrêter.

Et je me pose alors une autre question : savons-nous encore éprouver une forme de satiété dans le faire ?

Pouvons-nous regarder ce qui a déjà été accompli et en être satisfaits, même si tout n’est pas terminé ?

Pouvons-nous nous dire : « Aujourd’hui, c’est assez » ?

Je rencontre moi-même cette difficulté. Lorsque je vois tout ce que je voudrais faire et que je constate que mes journées ne suffisent pas, plusieurs explications me viennent : suis-je trop lente ? Pas assez efficace ? Trop perfectionniste ? Est-ce que je passe trop de temps à réfléchir avant d’agir ?

Ces questions méritent parfois d’être posées.

Mais il en existe une autre, que nous oublions facilement : et si ce que je m’impose ne respectait tout simplement pas ma capacité ?

Nous cherchons souvent comment devenir plus efficaces afin de réussir à accomplir tout ce que nous avons prévu. Nous cherchons la bonne organisation, la meilleure méthode, l’outil qui nous fera gagner du temps.

Mais la réponse n’est pas toujours de chercher à en faire davantage ou plus rapidement. Elle peut aussi être de reconsidérer tout ce que nous nous imposons.

Respecter notre propre rythme suppose de reconnaître que notre énergie, notre attention et notre disponibilité ne sont pas infinies. Nous ne sommes pas des machines dont il suffirait d’optimiser sans cesse le fonctionnement. Nous sommes des êtres vivants, traversés par des cycles, des élans, des besoins de mouvement, mais aussi de retrait et de repos.

6. Quand le travail n’a plus de porte que l’on peut fermer

Je mesure particulièrement cette question depuis que je travaille à mon compte.

Lorsque je travaillais en officine pendant ma vie étudiante, la limite était concrète. Une fois la pharmacie fermée, il n’y avait plus de clients à servir. La journée était terminée.

En tant que salariée dans l’industrie pharmaceutique, il m’arrivait de penser à certains dossiers après avoir quitté le bureau, mais ils restaient généralement là-bas. Je reprenais rarement mon travail une fois rentrée chez moi le soir. Ce qui n’avait pas été terminé attendait le lendemain.

Être entrepreneure a profondément modifié cette frontière.

Il n’y a plus réellement de porte qui se ferme.

Il y a toujours un mail auquel je pourrais répondre, une démarche administrative à effectuer, un article à écrire, une idée à développer, une page à améliorer, un projet à préparer ou la situation d’un client à laquelle je continue de réfléchir.

Et surtout, une partie de mon travail se déroule dans ma tête. Réfléchir est du travail. Concevoir est du travail. Écrire est du travail. Me former est du travail. Porter intérieurement un projet mobilise de l’énergie, même lorsque je ne suis pas devant mon ordinateur.

La difficulté n’est alors pas seulement de décider de ne plus travailler. Elle est aussi de retrouver intérieurement l’état dans lequel le travail peut attendre.

Car lorsque je suis préoccupée par une question non résolue, je peux avoir cessé toute activité sans être réellement détendue.

Je crois que cette frontière intérieure est devenue l’un des enjeux de nos vies contemporaines, particulièrement lorsque nous travaillons à notre compte ou lorsque le travail peut nous suivre partout.

Comment refermer intérieurement la porte lorsque plus aucune porte extérieure ne le fait pour nous ?

7. Revenir à sa vraie nature pour trouver son Art de Vivre

Toutes ces questions me ramènent finalement à ce que j’entends par Art de Vivre.

Je ne l’envisage pas comme un ensemble de règles permettant de construire une vie idéale, ni comme une nouvelle liste de bonnes pratiques à appliquer.

Trouver son Art de Vivre commence par revenir à soi, au-delà des obligations, des habitudes, des rôles, des attentes et des anciennes manières de fonctionner, pour écouter ce qui est profondément vivant en nous.

De quoi ai-je réellement besoin ? Qu’est-ce qui me nourrit ? Qu’est-ce qui m’épuise ? À quoi ai-je envie de consacrer mon temps, et donc une part de ma vie ? Qu’est-ce que mon corps me dit de ma manière de vivre ? Quelles relations ai-je envie de cultiver ? Qu’est-ce qui a du sens pour moi aujourd’hui ?

Et surtout : la manière dont je vis mes journées est-elle cohérente avec la vie que je dis vouloir ?

Revenir à sa vraie nature ne consiste pas seulement à mieux se connaître. Il s’agit de l’incarner dans notre manière de travailler, d’aimer, de créer, de nous reposer, de prendre soin de notre corps, de poser nos limites et d’habiter notre quotidien.

La conscience prend toute sa dimension lorsqu’elle devient une manière de vivre.

Cela suppose aussi de ne plus penser notre existence comme une juxtaposition de domaines : le professionnel d’un côté, le personnel de l’autre, puis le corps, les émotions, les relations, la créativité ou la spiritualité auxquels nous essaierions d’attribuer les espaces encore disponibles.

Toutes ces dimensions appartiennent à une même vie et s’influencent mutuellement. La personne qui travaille est aussi celle qui aime, ressent, se fatigue, crée et aspire parfois au repos. Le corps que nous sollicitons pour accomplir nos journées est le même qui a besoin de mouvement et de récupération. Et notre vie spirituelle ne se situe pas à côté de notre vie quotidienne : elle s’incarne dans notre manière de travailler, de choisir, d’aimer et de traverser ce qui se présente.

Créer une vie sur mesure consiste alors moins à chercher un équilibre parfait qu’à respecter davantage ce mouvement vivant. La vie est faite d’élans et de pauses, d’expansion et de retrait. Comme le souffle, elle nous rappelle que nous ne pouvons pas uniquement inspirer : nous avons aussi besoin d’expirer ; nous ne pouvons pas toujours donner sans recevoir, agir sans nous poser, produire sans intégrer.

L’équilibre vivant n’est jamais immobile. Il se réajuste continuellement.

Une vie sur mesure serait peut-être simplement une vie qui cesse progressivement de nous séparer de nous-mêmes.

8. Apprendre à refermer la journée et préserver son équilibre de vie

Je ne sais pas encore complètement comment retrouver cette frontière intérieure qui me permettrait de considérer qu’une journée est terminée alors même que tout ne l’est pas.

Je suis précisément en train de chercher cet ajustement.

Et il me semble important de le reconnaître plutôt que de transformer cette réflexion en recette que j’aurais déjà parfaitement appliquée.

Il s’agit sans doute d’apprendre à distinguer ce qui doit réellement être fait aujourd’hui de ce qui peut attendre.

De réapprendre à reconnaître notre propre satiété, à regarder ce qui a été accompli plutôt que seulement ce qui manque.

Et aussi d’accepter que certaines préoccupations soient encore présentes sans devoir immédiatement les résoudre.

Il existe probablement autant de réponses que de personnes.

Mais je pressens que l’enjeu n’est pas simplement de mieux organiser notre temps. Il est de retrouver la possibilité de sortir intérieurement du faire, afin que notre attention redevienne disponible à ce qui est : à la personne avec laquelle nous sommes, à notre corps, à un repas, à une promenade, à la lumière d’une fin de journée, à la vie qui se déroule ici et maintenant.

Conclusion

Septembre, mois de la rentrée scolaire et de la reprise pour beaucoup d’entre nous, nous conduit naturellement à penser aux mois qui viennent. Quels projets allons-nous mener ? Que souhaitons-nous reprendre ? Qu’avons-nous à organiser ? Quels objectifs voulons-nous atteindre ?

Mais cette période peut également nous inviter à poser une autre question :

Comment ai-je envie de vivre, et quel rythme de vie suis-je réellement en capacité de soutenir dans le respect de mon écologie personnelle ?

Cette question ne nous invite pas à renoncer à nos projets. Elle nous demande plutôt de considérer l’ensemble de notre être lorsque nous les choisissons.

Quelle place ai-je envie de donner au travail, mais aussi à mon corps, à mes relations, à ma créativité, au repos, au silence et à ce qui me met en joie ? Quel rythme me permet de rester présente à ce que je vis ?

Notre vie ne se résume pas à ce que nous accomplissons. Elle est aussi faite de ce que nous ressentons, de ce que nous partageons, de ce que nous contemplons, de ce que nous recevons et de ces instants où nous ne cherchons plus à aller quelque part.

Alors, en cette rentrée, plutôt que de nous demander seulement tout ce que nous voulons encore accomplir, nous pouvons laisser une autre question nous accompagner :

Quelle manière de vivre ai-je envie d’incarner ?

Non comme un nouvel objectif à atteindre, mais comme une direction intérieure à laquelle revenir, encore et encore.

Véronique

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