Le goût de vivre

Nous sommes nombreux à entreprendre un chemin de conscience avec le désir de mieux nous connaître. Nous cherchons à comprendre nos réactions, à apaiser nos blessures, à vivre avec davantage de justesse. Nous lisons, nous nous formons, nous méditons, nous explorons différentes approches qui nous aident à porter un regard plus lucide sur nous-mêmes et sur notre manière d’habiter le monde.

Cette démarche est profondément précieuse. Elle nous permet de grandir, de nous libérer de certains automatismes et de retrouver peu à peu une plus grande liberté intérieure.

Pourtant, une question s’est imposée à moi ces dernières semaines.

À quoi reconnaît-on qu’un chemin de conscience transforme réellement notre existence ?

Est-ce à tout ce que nous comprenons ? À notre capacité d’analyser nos fonctionnements ? À la qualité de nos réflexions ? Ou existe-t-il un signe plus simple, plus profond, mais aussi plus essentiel ?

La réponse ne s’est pas imposée à travers une nouvelle compréhension. Elle est née d’une série d’expériences simples qui m’ont rappelé une évidence parfois oubliée.

La conscience n’est pas une destination. Elle est une manière de retrouver le goût de vivre.

1. Nous avons appris à comprendre

Notre époque valorise la compréhension.

Au niveau personnel, face à une difficulté, notre premier réflexe consiste souvent à chercher une explication. Nous voulons savoir pourquoi nous réagissons ainsi, d’où viennent nos peurs, quels mécanismes influencent nos comportements. Nous analysons nos émotions, nous observons nos schémas, nous cherchons à mettre du sens sur ce que nous vivons.

Cette recherche est féconde. Elle éclaire notre histoire, nous aide à sortir de certaines répétitions et nous rend plus responsables de nos choix. Comprendre permet souvent d’ouvrir un espace de liberté là où nous étions jusque-là prisonniers de réactions automatiques.

Mais, sans nous en apercevoir, cette manière d’habiter le monde peut devenir notre mode de fonctionnement privilégié. Nous analysons et interprétons beaucoup. Nous cherchons sans cesse à progresser. Peu à peu, notre attention se porte davantage sur ce qui reste à transformer que sur ce qui est déjà vivant.

Nous avons parfois le sentiment qu’il nous manque encore une compréhension, une guérison ou une étape avant de pouvoir vivre pleinement.

Cette quête n’est pas une erreur. Elle fait partie du chemin. Mais elle ne peut en être l’aboutissement.

Car la vie ne nous attend pas au terme de toutes nos compréhensions. Elle nous invite à rencontrer pleinement ce qui est déjà là.

2. La vie ne demande pas seulement à être comprise

Il est des jours où nous traversons la vie davantage que nous ne l’habitons.

Nous avons travaillé, répondu à des messages, pris des décisions, rempli nos responsabilités. Nous avons fait tout ce qui devait être fait. Et pourtant, si quelqu’un nous demandait ce que nous avons vraiment vu, entendu ou ressenti de cette journée, il nous serait parfois difficile de répondre.

Pendant ce temps, la vie poursuivait tranquillement son cours.

La lumière changeait au fil des heures, le vent faisait danser les arbres, un oiseau chantait, une personne souriait, une fleur embaumait… Toutes ces présences étaient là. Elles ne demandaient rien, elles existaient simplement.

Sans nous en apercevoir, une partie de cette journée nous a échappé.

Il est naturel que notre attention soit mobilisée par ce que nous avons à faire. Nous ne pouvons pas être pleinement disponibles à chaque instant de la journée. Pourtant, lorsque cette manière de vivre devient permanente, un glissement s’opère. Nous préparons demain pendant que nous vivons aujourd’hui, nous réfléchissons déjà à notre réponse alors que l’autre n’a pas terminé de parler, nous traversons les lieux sans vraiment les rencontrer… Peu à peu, notre disponibilité au présent s’amenuise.

Nous avons appris à vivre principalement dans nos pensées. Nous savons analyser notre expérience, l’interpréter, la justifier et lui donner un sens. Nous savons moins souvent nous laisser simplement traverser par elle.

La vie ne se laisse pas seulement comprendre. Elle demande à être rencontrée.

Comprendre éclaire notre chemin. La présence nous permet de l’habiter.

3. Ce qui nous rend profondément vivants

Il existe des instants qui échappent à toute logique de performance. Ils ne figurent sur aucune liste d’objectifs. Ils ne produisent aucun résultat mesurable. Pourtant, ce sont souvent ceux dont nous nous souvenons le plus.

Une conversation où nous nous sentons pleinement écoutés, une musique qui nous fait vibrer, la lumière d’une fin de journée, le silence d’une forêt, le rire d’un enfant, le plaisir de créer, de cuisiner, de peindre, d’écrire ou simplement de partager un repas avec ceux que nous aimons.

Ces instants ont un point commun. Ils nous rendent disponibles à ce qui est en train de se vivre. Pendant quelques secondes, parfois quelques minutes, le besoin de contrôler, d’anticiper ou de comprendre s’efface. Nous ne cherchons plus à être ailleurs. Nous habitons l’instant.

C’est souvent dans ces moments que nous nous sentons le plus profondément vivants.

Cette expérience ne dépend pas de circonstances exceptionnelles. Elle ne demande ni voyage lointain, ni accomplissement spectaculaire. Elle surgit au cœur du quotidien, lorsque notre attention cesse d’être captée par les sollicitations extérieures et le bruit intérieur et qu’elle redevient disponible à la vie qui se déroule sous nos yeux.

Nous cherchons parfois des expériences extraordinaires alors que la vie ne cesse de nous offrir des occasions très simples d’entrer en relation avec elle.

La beauté ne manque pas. C’est notre disponibilité qui s’est réduite.

4. Pourquoi perdons-nous le goût de vivre ?

Personne ne se réveille un matin en ayant décidé de devenir moins vivant. Ce mouvement s’installe progressivement.

Nous apprenons à répondre aux attentes, à réussir, à anticiper, à organiser nos journées, à assumer nos responsabilités. Toutes ces compétences sont précieuses. Elles nous permettent de construire notre vie, de prendre soin de ceux que nous aimons et de faire face aux réalités du quotidien.

Mais elles occupent progressivement une place de plus en plus importante. Notre attention se tourne vers ce qu’il faut faire, prévoir ou résoudre. La vie devient une succession de tâches à accomplir. Les journées se remplissent. L’esprit aussi. Nous finissons par vivre davantage dans nos préoccupations que dans notre expérience.

À cela s’ajoutent les blessures, les déceptions, les peurs ou les périodes difficiles. Pour continuer d’avancer, nous développons naturellement des stratégies de protection. Elles sont profondément humaines. Elles nous permettent de gérer les épreuves. Mais elles peuvent aussi nous éloigner de ce qui nous reliait spontanément au vivant.

Nous cherchons davantage à contrôler, à anticiper, à répondre… cela crée une tension et maintient l’agitation. Nous cessons d’être disponibles pour nous émerveiller.

Pourtant, la vie continue de nous rejoindre. À travers une rencontre, une émotion, une œuvre, un arbre, un silence, la beauté d’un instant… ou même un évènement qui nous invite à ralentir. Elle ne cesse de nous appeler à revenir dans la relation.

Le goût de vivre ne disparaît pas. Il est recouvert par le bruit, les habitudes, les préoccupations et les mécanismes que nous avons construits et qui nous ont happés insidieusement dans un fonctionnement automatique.

Retrouver ce goût de vivre ne consiste pas à chercher davantage. Il consiste à retrouver notre disponibilité à la vie.

5. La sécurité précède la disponibilité

Nous parlons souvent de présence comme s’il suffisait de la décider.

Pourtant, il est difficile d’être disponible lorsque tout notre être est mobilisé pour assurer sa sécurité.

Face à une critique, une séparation, une difficulté financière, un conflit ou une période d’incertitude, notre attention se resserre naturellement. Nous cherchons des repères, des réponses, des garanties.  Nous sombrons dans des compulsions et des comportements qui ne sont pas sains.

Ces réaction sont profondément humaines. Avant de nous ouvrir à la vie, nous avons besoin de nous sentir suffisamment en sécurité. Tant qu’une menace, réelle ou perçue, mobilise notre attention, une grande partie de notre énergie demeure consacrée à nous protéger de quelque manière que ce soit.

Nous pouvons alors comprendre l’importance de la présence, de la confiance ou du lâcher-prise sans parvenir à les vivre pleinement. Non par manque de volonté, mais parce qu’une part de nous demeure mobilisée par ce besoin de sécurité.

Le chemin de conscience ne consiste donc pas seulement à transformer notre manière de penser. Il nous invite aussi à cultiver une sécurité plus profonde. Une sécurité qui ne repose plus uniquement sur les circonstances extérieures, mais qui s’enracine progressivement dans la relation que nous entretenons avec nous-mêmes, avec notre corps et avec la vie.

À mesure que cette sécurité intérieure grandit, notre manière d’habiter la vie se transforme.

L’inquiétude perd de son emprise. L’urgence s’apaise. Le besoin de nous protéger en permanence diminue. L’énergie qui était mobilisée pour assurer notre sécurité redevient alors disponible. Disponible pour créer, pour rencontrer, pour aimer, pour nous émerveiller… Pour vivre.

6. Redevenir disponible au vivant

Si notre besoin de sécurité peut rétrécir notre disponibilité à la vie, une autre question se pose naturellement : comment la retrouver ?

Il n’existe pas une seule réponse à cette question. Chacun découvre, au fil de son chemin, les portes qui lui permettent de revenir à la vie.

Nous cherchons souvent cette réponse dans une nouvelle méthode, une pratique supplémentaire ou une compréhension plus approfondie. Pourtant, ce qui nous remet en lien avec le vivant est généralement rempli de bon sens et de simplicité.

Respirer en conscience, pratiquer des mouvements corporels, marcher pieds nus, écouter une musique inspirante, s’approcher d’un arbre, ralentir, créer sans chercher à réussir.

Pendant quelques instants, nous cessons de vivre uniquement dans nos préoccupations. Nous retrouvons le contact avec notre corps, notre souffle, nos sensations, mais aussi avec ce qui est vivant en nous et autour de nous. Notre regard s’ouvre de nouveau. Nous devenons plus disponibles à l’instant, aux autres et à nous-mêmes.

C’est sans doute pour cette raison que des traditions aussi différentes que la méditation, les pratiques corporelles, la contemplation de la nature, les arts ou certaines approches spirituelles se rejoignent. Elles ne cherchent pas à nous éloigner de la vie quotidienne. Elles nous apprennent à l’habiter avec davantage de présence.

L’art occupe, lui aussi, une place singulière dans cette rencontre avec le vivant. Une œuvre ne nous touche pas parce qu’elle nous apporte une explication supplémentaire, mais parce qu’elle suspend, le temps d’un instant, le mouvement habituel de notre esprit. Elle ouvre un espace où nous pouvons ressentir, contempler, nous laisser émouvoir.

La création agit souvent de la même manière. Lorsque nous peignons, écrivons, dansons, chantons, jardinons ou cuisinons avec plaisir, nous cessons progressivement d’être uniquement préoccupés par le résultat. Nous entrons en relation avec le geste, avec la matière, avec ce qui prend forme sous nos yeux. Nous sommes absorbés dans l’instant.

Toutes ces expériences nous rappellent que la vie n’est jamais absente. Elle est déjà là. Ce qui fluctue, c’est notre disponibilité à la rencontrer.

Au fond, ces pratiques n’ont pas pour vocation de nous transformer en quelqu’un d’autre. Elles nous invitent à retrouver cette qualité de présence grâce à laquelle la vie retrouve sa saveur.

7. Une autre manière d'habiter le monde

Lorsque nous redevenons disponibles à la vie, ce n’est pas seulement notre monde intérieur qui se transforme. Notre manière d’interagir avec le monde évolue elle aussi.

Nous écoutons différemment, parce que nous sommes davantage présents à celui qui nous parle. Nous regardons autrement, parce que notre attention est moins captée par ce qui manque ou par ce qui viendra ensuite. Nous travaillons autrement, parce que le sens retrouve autant d’importance que le résultat. Nous cherchons moins à réussir qu’à contribuer avec justesse.

Les difficultés, elles aussi, prennent une autre couleur : les émotions continuent de nous traverser, les épreuves demeurent parfois douloureuses, l’incertitude fait toujours partie de l’existence.

Mais nous ne leur abandonnons plus toute notre paix intérieure. Nous sommes moins emportés par nos réactions, nous retrouvons plus rapidement un espace d’apaisement, nous répondons davantage que nous ne réagissons.

Cette transformation ne se mesure ni au nombre de livres lus, ni aux pratiques accumulées, ni aux expériences extraordinaires que nous avons vécues.

Elle se révèle dans notre manière d’habiter les instants ordinaires.

La conscience cesse alors d’être un objectif. Elle devient une manière de vivre.

8. L'Art de Vivre

L’art de vivre ne relève pas seulement de la connaissance de soi ni même du développement de la conscience. Ces chemins demeurent profondément précieux. Ils nous aident à mieux comprendre notre histoire, à nous libérer de certains conditionnements et à retrouver davantage de liberté intérieure.

Mais ils prennent une autre dimension lorsqu’ils cessent d’être une fin en eux-mêmes.

Comprendre notre fonctionnement n’a de sens que si cette compréhension nous permet de vivre plus pleinement.

Respirer. Marcher. Contempler. Créer. Aimer. Prendre soin de notre corps. Rencontrer l’autre. Habiter le silence.

Toutes ces expériences participent d’un même mouvement. Elles nous rendent progressivement disponibles à la vie.

C’est ainsi que la Vie devient un Art.

Non comme une méthode, ni une succession de techniques destinées à améliorer notre existence. Mais comme une manière d’habiter pleinement notre humanité. Une manière d’accueillir la profondeur sans perdre la joie, d’unir le corps, le cœur et l’esprit, de laisser la compréhension nourrir l’expérience sans jamais la remplacer, de reconnaître que chaque instant, même le plus ordinaire, peut devenir un lieu de rencontre avec le vivant.

L’Art de Vivre ne consiste pas à chercher une vie différente, mais à devenir suffisamment disponible pour habiter pleinement celle qui est déjà là.

Conclusion

Le chemin de conscience ne consiste pas seulement à mieux nous comprendre. Il nous invite à reconnaître, puis à incarner, une dimension de notre être plus vaste que le personnage que nous avons construit au fil de notre histoire.

Cette transformation ne nous éloigne pas de notre humanité. Bien au contraire, elle nous permet de l’exprimer plus pleinement.

À mesure que cette conscience s’incarne dans notre manière de vivre, notre rapport à nous-mêmes, aux autres et au monde se transforme naturellement.

Nous devenons plus disponibles, plus libres, plus vivants.

L’Art de Vivre est une invitation à laisser la vie s’exprimer plus librement à travers nous.

C’est peut-être cela qui nous donne le goût de vivre.

Véronique

Cet article vous a plu ? Partagez-le !

Laisser un commentaire