Traversée.
J’écoute La pluie dans tes yeux noirs d’Ezio Bosso.
La musique résonne avec un espace en moi qui se déploie, comme une conscience qui s’éclaire. Je perçois une unité à l’œuvre, une présence qui relie et traverse.
J’écris.
À toutes ces vies, à toutes ces âmes. À tous ces cris, à toutes ces flammes. S’il faut de la patience pour être humain, de la présence pour ne pas s’en faire pour demain, si l’enfer et le paradis, sont ici, dans le présent dont je suis capable, alors je veux aimer. Pas en noir ni en blanc, mais en couleur, éperdument. Pas dans l’ombre ni dans le doute, mais dans la lumière qui éclaire la route.
Si je tombe, je me mettrai à genoux pour embrasser la terre et m’allonger. Oui m’allonger. Sur le dos, en regardant le ciel jusqu’à l’infini de mon regard. Je fermerai les yeux, éblouie par tant de beauté et j’attendrai la pluie pour pleurer. Elle emportera mes larmes dans ses gouttes. L’eau de l’au-delà, mêlée à l’eau du dedans de moi. Comme si j’avais besoin que ma tristesse passe inaperçue, qu’elle se confonde aux éléments du monde, à la mémoire de l’eau et du vivant. Car ce sont justement ces mémoires qui viennent troubler mon ajustement au présent.
Je serai inondée par le chaos et la grâce, quelque part là, à ma place. Ce moment déroutant et sombre sera paradoxalement celui du paroxysme de ma vérité. Car alors je ne chercherai pas à être qui que soit. Je me déferai de tous les masques que je ne savais même pas avoir, de ces images qui me brûlent le visage, déchirent mon cœur et me glacent le sang, alors qu’elles n’ont pas de réalité propre, autre que la validité que j’ai pu leur conférer.
Ces frasques de papier glacé qui me collent à la peau comme des identités, sont des chimères qui volent en fumée dès lors que je suis totalement honnête, c’est-à-dire capable de me confronter sans fard à ce qu’elles me renvoient. Le mirage se dissout et la magie opère, révélant une vérité au-delà des apparences, au-delà de l’illusion de ce qui semble exister.
Déchirée en mille morceaux de moi-même, je me remettrai debout, consistante et verticale, entre le Ciel et la Terre, entre mon Père et ma Mère de toute éternité. Enfant d’ici, âme du monde, j’assumerai l’unité de la diversité et l’adversité de la destinée. Il en faut des épreuves pour se dépouiller de toutes les preuves pour lesquelles on a cru devoir batailler. À chaque endroit de mon esprit qui a cherché à avoir raison, il reste un espace où la vie n’a pas fleuri.
Je me relève donc, libre ! Libre d’avancer, sans désormais rien chercher. Seulement sentir le sol sous mes pieds pour offrir une terre fertile, prête à aimer. Pour aimer la vie telle qu’elle est, dans ses douleurs et ses drames, dans ses joies et ses rires, ses chocs et ses aveux, ses contrastes et ses douceurs.
L’intensité de la solitude révèle tous les aveux d’imperfections qui n’ont plus l’extérieur pour excuse, et demandent à être accueillis avec compassion. S’apporter de la considération et de l’amour. Ne pas se retourner contre soi. S’accompagner sincèrement.
On ne connaît pas la vérité, mais on ne peut pas se fourvoyer vis-à-vis de sa propre vérité. Cela demande le courage de se regarder en face et de s’approcher du Réel.
Dans le tourbillon de tout ce qui vit, je danse dans le vent. Je m’élance tendrement. Je m’offre toute entière à la Vie qui est partout. Je deviens l’immensité qui me transperce. J’éclate dans la lumière éclatante, incandescence du Feu sacré qui brûle d’innocence.
Le voile se déchire, la nuit se dissipe et dissout le mirage des ténèbres qui saccagent ce que je m’évertue à désirer honorer. Les fantômes et les démons qui me hantent, les tentations pernicieuses, les vaines sollicitations… tout cela ne résiste pas au vide. Car le vide est rempli du seul amour réel qui soit. L’illusion est alors démasquée et, comme elle n’a pas de réalité propre, elle disparaît. L’amour véritable demeure.
Je me libère de ce qui me détourne de ma véritable lumière. J’embrasse la totalité de ma puissance, le rayonnement de la Vie à l’œuvre dans la manifestation de tout ce qui est.
Dans l’intensité du silence absolu, j’accueille ce qu’il m’est donné de ressentir de la grâce de l’Éternel. Je ne suis que son pâle reflet dans la grisaille d’ici, alors que je voudrais chanter la grandeur de sa symphonie pour enchanter le monde, et rendre la psyché féconde d’une myriade de bénédictions, inspirées de l’infinie sagesse qui résonne dans le murmure de mon âme.
Seul un cœur pur peut se réjouir de ce carillon céleste, car il faut s’être détaché de toute attraction qui dévie de l’essentiel. Celles et ceux qui en sont conscients peuvent s’unir véritablement et déployer leurs ailes pour voler vaillamment. Engagés dans ce voyage de la conscience, ils vibrent en résonance, à l’unisson de leur essence et honorent l’intelligence de cette volonté qui nous dépasse. Ce qui est, devient, et se révèle dans le retour à ce qui a toujours été.
Dans cette traversée, ce qui s’efface révèle ce qui demeure.
Être là.
Au plus près du réel.
Véronique
